Christine Dillmann
Professor at the University of Paris-Sud
UMR de Genetique Vegetale
INRA/CNRS/Univ Paris Sud/AgroParisTech
Ferme du Moulon
91190 Gif sur Yvette, France
La liberté d'apprendre
La connaissance est une chose vivante, qui change et se transmet. Elle ne se réduit pas à des archives stockées dans des bibliothèques ou des disques durs d'ordinateurs. La plus grande des bibliothèques est inutile si personne ne sait déchiffrer les livres qu'elle contient.
L'université est un lieu d'élaboration des connaissances, mais c'est aussi un relais de transmission. Ouverte à tous, elle participe à la diffusion des idées et des savoirs à l'ensemble de la société.
Au delà des périodes de crise, la pérennité de l'Université est un gage d'avenir. Sa mission d'élaboration des idées et de transmission des savoirs est reconnue par la société, mais devrait l'être aussi aux plus hauts échelons du gouvernement français.
Pour accomplir cette mission, il est nécessaire de maintenir une connection entre la recherche et l'enseignement supérieur. L'enseignement est une composante essentielle de la recherche, tout comme la recherche est une composante essentielle de l'enseignement supérieur. En effet, contrairement à ce que l'on peut lire dans les journaux, un travail de recherche ne se réduit pas à des découvertes scientifiques. Les découvertes sont l'aboutissement d'un long processus de mûrissement des idées. Ce processus nécessite l'existence d'un tissu d'échanges, de collaboration et d'une structure de transmission des savoirs.
Ainsi, en biologie, "l'idée" de l'ADN dont la structure a été découverte dans les années 1950 par Watson et Cricks peut être attribuée au moine Gregor Mendel et date de la fin du 18ème siècle. Entre ces deux dates, des échanges entre scientifiques, de nombreuses pistes de recherches explorées, des idées bonnes et mauvaises, mais aussi l'enseignement dans les universités des idées nouvelles sur l'hérédité ont rendu le travail de Watson et Crick possible. Aujourd'hui, on sait que le support de l'hérédité ne se réduit pas à la seule molécule d'ADN. On parle d'épigénétique, on l'enseigne dans les universités.
Contrairement à ce que semble penser le président de la république, les universitaires s'emparent en général avec avidité des idées nouvelles et s'empressent de les transmettre. Ils peuvent le faire aujourd'hui car ils sont aussi des chercheurs. Tout chercheur le sait, une idée, même bonne, ne vaut rien tant qu'elle n'est pas formulée correctement. C'est ce nécessaire travail de mise en phrase qui introduit un lien intime entre recherche et enseignement.
En tant qu'enseignante, je refuse le décret de modification des statuts des enseignants-chercheurs qui conduit à un alourdissement des charges d'enseignement et qui considère l'enseignement comme une punition pour les "mauvais" chercheurs. L'enseignement à l'université est indissociable de la recherche.
En tant que mère de deux enfants scolarisés dans le secteur public, je refuse le projet de masterisation de la formation des maîtres qui va envoyer dans les écoles et les collèges des stagiaires non rémunérés et non formés.
En tant que chercheur, je refuse le pilotage de la recherche uniquement par des agences de moyens dont la vocation majeure est la recherche finalisée car il ne peut aboutir qu'à un affaiblissement de la recherche tout court.
En tant que citoyenne, je suis inquiète pour l'avenir de mon pays car je ressens les projets actuels de réforme de l'enseignement et de la recherche comme des projets visant à détruire la culture, et comme un déni à la liberté d'apprendre.
Christine Cdillmann, le 1er février 2009.